Journal de l'investigateur - Les fermes de Foie Gras

Jul
21

Collverd

“Le 21 juillet 2011, nous avons débuté une investigation sur les élevages de canards pour le foie gras en Espagne. Après plusieurs semaines de recherche documentaire et d’étude approfondie du secteur, nous avons décidé de commencer notre investigation par la visite de l’entreprise catalane la plus importante. Son président, Jordi Terol, est aussi le président de l’association qui regroupe les producteurs et entreprises qui élaborent le foie gras à l’échelle nationale, INTERPALM, et membre du groupement européen “Euro Foie Gras”.

Lorsque nous sommes arrivés, il nous a reçus dans son bureau. Il s’est présenté et nous a dit qu’il était très contrarié. Pour expliquer son mécontentement, il m’a montré son téléphone portable et m’a demandé de lire à voix haute le message affiché. Celui-ci expliquait que lors de l'Anuga 2011, l'une des foires d’alimentation les plus importantes au monde qui se tient en Allemagne, les organisateurs avaient interdit aux producteurs de foie gras de participer, pour ne pas que la foire soit associée à la maltraitance animale. Et c’est ainsi qu’il a commencé à vivement critiquer ceux qui défendent les animaux.

Il nous a d’abord expliqué que le groupe européen auquel il appartient, réserve un budget destiné à engager des enquêteurs privés chargés de révéler les erreurs ou histoires dégradantes des activistes, par le biais d’enquêtes au niveau personnel, mais aussi au niveau des organisations auxquelles ils appartiennent. Il nous a critiqué, a dénaturé nos propos et a dit dans un langage très agressif, qu’il en avait assez des activistes et qu’il n’était pas disposé à leur permettre de mettre à terre tout son travail.

C'était une situation plutôt inconfortable. Nous étions là à écouter ça, mesurant à quel point il était fâché. À certains moments, j’ai senti qu’il nous mettait à l’épreuve pour voir comment nous réagirions à ses déclarations.

Il est resté longtemps dans cet état de mécontentement, à critiquer et à ridiculiser sans arrêt les activistes et les gens qui se mobilisent contre la souffrance des animaux. Il transmettait en continu une image agressive et méprisante.

Il a aussi commencé à critiquer les gens des villes, disant que ces gens n’avaient aucune idée de ce qui se passe à la campagne et que ça les mène à rejeter les choses comme le foie gras, simplement par une ignorance propre aux citadins. Il les a qualifiés de façon méprisante de « bobos urbains».

Peu après, il a décidé de nous emmener dans les fermes d’élevage qui le fournissent et qui sont situées proches de son bureau: Can Ruet. Une fois là-bas, nous avons pu voir les canetons de 2 jours tout juste arrivés des couveuses françaises. Dans ces installations d’élevage, les canards séjourneront jusqu’à l’âge de 21 jours, lorsqu’ils commencent à développer leurs poumons. Ensuite, ils passeront à un terrain plus vaste où ils seront jusqu’à l’âge de 86-88 jours de vie, durant le «processus d’élevage».

Terol nous a montré comment se passait chacune des deux étapes, et nous a également emmenés dans un hangar destiné au gavage qui était vide à ce moment-là. Il nous a raconté que le patron de l’élevage ne le remplirait pas jusqu’à septembre, à cause des fortes températures qui provoquent beaucoup de pertes et rendent non rentable le gavage en été. Il nous a montré les installations où les canards sont placés en cages individuelles, installations qui peuvent contenir 1 659 canards durant le processus d’alimentation forcée.

C’est ainsi que s'est terminée notre première expérience, notre première sortie dans le cadre de l’investigation sur les élevages de canards en Espagne.”

Jul
26

“Le 26 juillet 2011 nous avons effectué la seconde visite de l’investigation. Nous nous sommes rendus à Solés Pagés, l’élevage d’un petit producteur situé à Colomers, Girona. Quelques membres du secteur du foie gras ont l’habitude d’appeler ce genre d’élevage “fermes pirates”, car à l’intérieur se produisent un grand nombre d’irrégularités. Solés Pagés élève des canards pour le foie gras depuis 29 ans, et tue actuellement 150 animaux par semaine.

À notre arrivée à la ferme, nous avons été reçus par les propriétaires Narcís y Montse. Ce jour coïncidait avec le jour de l’abattage, nous avons donc été témoins de tout le travail qui s’opère dans cette ferme.

Des installations peu conventionnelles

En réalité, ce lieu n’est pas un élevage comme les autres. Il s’agit d’une ancienne maison, plutôt grande, avec un petit terrain, cela s’appelle une “masía” en Catalogne. Jouxtant la maison, il y a une structure en briques dans laquelle se trouvaient les animaux.

La ferme est très proche du centre du village, dans une rue, et nous avons pu constater immédiatement qu’elle n’est pas en conformité avec les normes en vigueur quant à la distance minimale entre le centre urbain et une exploitation animale.

Les hangars où vivent les canards se caractérisent par leur saleté, leur vétusté et leur peu d’entretien. Narcís nous a avoué qu’ils ne désinfectaient pas la ferme, alors que c’est une obligation légale. Il y a trois zones bien distinctes : dans deux d’entre elles se trouvent les canards en train de subir le processus de gavage, qui dure dans cette ferme pendant 15 à 17 jours, et dans l’autre s’effectue l’abattage. Une autre partie, à côté de l’habitation, est réservée au processus d’élaboration.

Abattage des canards

Narcís nous a reçus et commença immédiatement avec la routine de sa journée : ce jour là, il devait s’occuper de l’abattage des canards.

Il s’est dirigé vers l’endroit où se trouvaient les animaux en cage et les a chargés sur une sorte de charrette-cage très rudimentaire, faite de grillages. Ensuite, il a emmené les canards dans une salle où se trouvait tout le matériel pour l’abattage.

Il a alors commencé à tuer environ 75 canards, l’un après l’autre, tout en fumant un cigare.

Nous nous tenions à côté de la charrette, avec les canards, et nous avons pu observer leur nervosité, et comment ils haletaient. Ils assistaient eux aussi à tout le processus.

J’ai pu voir que quelques animaux étaient encore conscients après avoir été égorgés, ils ouvraient la bouche et s’agitaient, suspendus au dessus de l’évier métallique plein de sang.

Dans la chaine d’abattage, il y avait plusieurs ouvriers, chargés de réaliser les différentes tâches : ébouillanter les animaux, les plumer, les ouvrir en gouttière, les dépecer et ensuite, élaborer le foie gras.

Après avoir tué tous les canards, Narcís les a suspendus à une structure métallique avec des roues, similaire à un porte-manteau, puis a emmené le tout à l’extérieur, dans le jardin de la maison. À cet endroit, il y avait de nombreuses mouches qui se sont empressées de se poser sur les cadavres des canards. Quelques-unes d’entre elles se sont introduites dans les blessures résultant de l’égorgement.

Processus d’élaboration

Après quelques minutes, Narcís a passé un coup de jet d’eau sur les cadavres et les a emmenés dans la zone de réfrigération pour commencer le processus d’élaboration du foie gras.

Nous avons observé comment les ouvriers sortent le foie des animaux morts, puis pèsent les foies, les classifient et les sélectionnent selon leur taille, leur texture et leur forme. Nous avons vu et documenté tout ce travail pendant un bon moment. Puis, nous sommes sortis pour déjeuner et nous sommes revenus l’après-midi pour assister au gavage.

Les cages individuelles

Ce jour-là, nous sommes arrivés à 7h30 du matin, et n’avons donc pas pu assister à la première session de gavage. Le gavage s’effectue dans toutes les fermes deux fois par jour, toutes les 12 heures approximativement. On nous a dit que nous pouvions rester pour la session de l’après-midi et documenter le processus, nous étions donc sur le point d’obtenir les premières images de gavage de notre investigation sur les élevages pour le foie gras.

Nous sommes arrivés à l’heure pour le rendez-vous à la ferme. C’était un après-midi pluvieux. Nous avons fait la connaissance du travailleur qui était seul en charge du gavage. Le fait qu’il pleuve nous a avantagés, car Narcís n’est pas venu dans la salle où étaient les canards, et nous étions seuls avec l’ouvrier. Nous avons donc pu filmer très facilement.

Nous avons été très impressionnés de voir pour la première fois comment sont les cages individuelles. À l’intérieur, les canards ne peuvent pas bouger, ni se retourner. Quand les animaux essayent d’étendre leurs ailes, il arrive que celles-ci restent coincées dans les barreaux. Il arrive aussi que leur bec reste coincé entre les barreaux. Narcís nous avait dit que dans cette position, les canards s’énervent beaucoup et que parfois même, lorsque l’opérateur n’est pas attentif, certains peuvent se provoquer des fractures en essayant de s’échapper. Ces fractures, par exemple ne sont pas soignées.

Dans les cages, les canards n’ont d’autre vie que de recevoir jour après jour leur dose de gavage, jusqu’à ce qu’ils atteignent le poids adéquat pour être abattus.

Processus du gavage

Le travailleur s'est déplacé dans la salle de gavage avec un charriot rempli de grains de maïs cuit. À l’aide d’une louche, il a chargé l’aliment dans la partie supérieure de l’embout qu’il introduit dans le bec des animaux.

Nous avons été impressionnés par le gavage. Nous avons vu comment le maïs disparait dans l’embout, à mesure qu’augmente la taille du jabot des canards. On peut parfaitement observer la forme du tube qui descend dans l’œsophage des canards, alors que ceux-ci ouvrent leurs yeux de manière très expressive. Quelques-uns tournent la tête à l’arrivée de l’ouvrier, en essayant de s’éloigner du tube quand il se rapproche d’eux. Plusieurs animaux ont eu des convulsions légères lorsqu’ils avaient le tube dans la bouche. Beaucoup d’entre eux avaient l'air exténués et abattus après l’extraction du tube.

Nous étions en train d’observer l’étape finale du processus d’alimentation forcée (c’était le 15e jour de gavage), et à ce moment-là, la majorité des animaux ont déjà un foie très gros.

Nous avons constaté des problèmes respiratoires chez tous les canards que nous avons vus ce jour là. Ils n'arrêtaient pas d'ouvrir et fermer le bec, en haletant sans arrêt, il est évident qu’ils avaient du mal à respirer.

Après avoir visité cette ferme, nous avions déjà suffisamment de matériel pour documenter l’ensemble des étapes de production du foie gras. Mais l’investigation ne faisait que commencer.”

Ago
01

Visite de l’élevage Induànec

“Nous sommes arrivés à la ferme Induànec, Bescanó (Girona), vers 6h30 du matin, et Albert Molas, le propriétaire nous a reçus. Il nous a dit que l’exploitation fonctionne depuis 20 ans. Dans cette ferme, on procède au gavage et l’élaboration du foie de 220 canards chaque semaine. Les produits sont vendus dans les commerces, aux particuliers et aux restaurants (comme “Les Cols”, de Olot). Nous avions programmé notre visite ce jour-là pour pouvoir filmer l’abattage des canards.

Abattage des canards

Le procédé d’abattage est très mécanisé : les canards entrent vivants, et en ressortent comme des masses inertes, l’un après l’autre, l’un après l’autre…

Nous avons vu comment après avoir été égorgé, certains canards peuvent passer plusieurs secondes, voire près d’une minute, à remuer les pattes sans arrêt, la tête dans les cônes.

Voir le processus est très impressionnant, mais la lutte des canards pour survivre peut aussi s’entendre. Le bruit des pattes qui frappent sur le métal est saisissant. Son intensité est allée en diminuant petit à petit, passant d’un vacarme à un petit tintement à mesure que leur vie s’éteignait.

J’ai pu constater quelque chose qui restera gravé dans ma mémoire : des grains de maïs tombaient du bec des oiseaux alors qu’ils étaient égorgés. Ils étaient littéralement saturés par l’aliment qu’on les avait obligé à avaler. La scène était plutôt désagréable: le maïs mêlé au sang des canards éclaboussant les murs et le sol, et formant un curieux mélange.

Inveraliment, la ferme d'élevage de canards de Induànec

Nous avons demandé à Albert, le gérant, d’où proviennent les canards qu’il utilise pour le gavage, vu qu’Induànec commence le procédé directement à la phase de gavage. Il nous a dit qu’ils provenaient du village voisin, Sant Gregori, et qu’il était fournit par une entreprise appelée Inveraliment, qui fait exclusivement de l’élevage de canards.

Nous lui avons dit qu’il serait très intéressant que nous puissions voir ces fermes, et il nous a répondu que nous pouvions les visiter le jour même sans aucun problème. Il a passé un coup de téléphone et nous a arrangé un rendez-vous avec le responsable, Toni Vega.

Une fois dans la ferme, Vega nous a montré les cannetons dans la zone de reproduction. Ils étaient nés là quelques jours avant, et ils resteraient dans cette salle avec le chauffage, jusqu’à l’âge de 21 jours avant de pouvoir sortir à l’extérieur. Lorsque nous sommes entrés, en nous voyant, tous les cannetons se sont mis à courir de façon groupée vers le fond du bâtiment. On aurait dit une marée de duvet jaune, tous serrés les uns aux autres, se déplaçant tous ensemble. Ils étaient très petits et se déplaçaient par petits pas rapides sans se séparer un instant. C’est alors que j’ai demandé quel était le destin des femelles des canards, vu que l’industrie n’exploite que les mâles. Toni nous a confirmé que les femelles sont tuées en France durant le processus de sexage, généralement broyées vivantes vu qu’elles ne sont pas rentables pour la production de foie.

Ensuite, nous sommes allés voir les canards dans la zone d’élevage. Les canards sont des animaux très grégaires, c’est pour cela qu’ils sont toujours ensemble. L’endroit est très joli, avec beaucoup d’herbe verte et des grands arbres faisant de l’ombre pour se protéger de la chaleur. Les canards avaient un accès libre à l’eau et à la nourriture.

Toni nous a expliqué en quoi consiste le “rationnement”, qui s’opère à la fin de la phase d’élevage pour préparer les canards pour le gavage. Durant le rationnement, les canards n’ont plus d’accès libre à la nourriture et, une fois par semaine, ils sont privés d’aliment pendant une journée entière. Lorsqu’on leur redonne à manger, ils se dépêchent d’avaler et sont très voraces. Ainsi, en alternant les jours de jeûne et les jours de “ventrée”, les canards s’habituent à consommer de grandes quantités d’un coup et se « font le jabot ». Après la visite d’Inveraliment, nous sommes allés déjeuner, pour ensuite retourner documenter la salle de gavage d’Induànec.

Arrivée des canards dans les cages individuelles

Comme c'était le jour de l'abattage, c'était le moment d'apporter un nouveau lot de canards aux cages individuelles de gavage. Nous avons vu comment les animaux sont placés dans ces minuscules structures métalliques, et nous avons constaté leur comportement extrêmement nerveux. Je me suis dit que cela doit être très stressant pour les canards de passer d'un environnement ouvert à une cage dans laquelle, après quelques jours, ils ne pourront même plus se retourner. En 15 jours, leur poids passera d'environ 4,5 kg à plus de 7 kg.

Les canards qui venaient d’arriver dans la salle de gavage ne cessaient de s’agiter dans leurs cages, luttant désespérément pour en sortir. Cette attitude contrastait particulièrement avec celle des canards enfermés dans les cages depuis plusieurs jours, qui se montraient totalement soumis, immobiles… comme s’ils se considéraient déjà vaincus.

Les ouvriers se montraient plutôt brutaux lorsqu’ils introduisaient les canards dans les cages. Si l’un d’eux tentait de sortir de la cage dans laquelle il avait été placé, les ouvriers n’avaient aucun scrupule à lui appuyer sur le cou avec la trappe pour qu’il ne s’échappe pas durant la manipulation des autres canards.

Il était aussi fréquent que les travailleurs coincent les ailes des canards en refermant les cages individuelles, ce qui provoquait des mouvements nerveux des oiseaux essayant de les décoincer. Au bout d’un moment, certains ont commencé à présenter des signes de dépression et se sont tenus immobiles. À cet instant j’ai pensé que plus jamais ils ne pourraient marcher ou étendre leurs ailes à nouveau, et que probablement eux aussi en avaient l’intuition.

Peut être parce que nous étions présents, les moqueries envers les animaux étaient constantes. Les ouvriers tenaient des oiseaux par les ailes, les maintenaient en l’air étendues, et nous regardaient en souriant et en disant: « Aller, vole! vole!». Les canards, terrorisés, ne cessaient de haleter. C’était une situation très stressante pour eux.

Dans cette ferme, les canards entrent dans les cages individuelles avec un poids de 4 kg et en sortent avec un poids de 6,5 kg approximativement. Comme ils sont très petits au moment de leur mise en cage, certains canards sont arrivés à se faufiler entre les barreaux et à sortir en courant dans le couloir jusqu’à tous s’agglutiner avec d’autres fugitifs au bout de la salle. Mais ils n'ont pas pu aller très loin. En quelques minutes, ils étaient de nouveau capturés et remis en cage individuelle.

Beaucoup se retournaient dans les cages, quelque chose qui, selon Albert, le propriétaire de la ferme, est très ennuyeux pour les ouvriers. Il m’a expliqué qu’il fallait constamment les retourner, parce que s’ils s’habituaient à ce comportement, ils se retrouvaient toujours à regarder vers la partie fermée de la cage. Il m’a confessé en riant, que pour leur faire passer cette habitude, il lui arrivait de frapper les canards. Ses mots ont été, textuellement:

«Si jamais ils s’habituent à se retourner… après tu vas pour les gaver, tu les attrapes, et si tu ne fais pas attention, ils se sont déjà retournés. Ça c’est ce qui m’emmerde le plus, parce que tu dois arrêter la machine pour un moment… S’il y a 320 canards et qu’ils se retournent tous, ou si la moitié se retourne, quand tu arrives à la moitié du lot, tu n’as plus le courage de les supporter… Et tu les attrapes, et tu leur fous une tarte. Et on va voir s’il se retournent encore! Et bien sûr on ne peut pas faire ça, einh…?»

Histoire de la ferme et ses négligences

Le propriétaire nous a aussi expliqué que lorsqu’il a commencé à travailler dans la ferme, il ne savait pas gaver correctement et beaucoup de canards mouraient. En allongeant trop la période de gavage, il a eu de nombreuses pertes car les canards sont morts à cause d’une ingestion excessive de maïs.

«Et maintenant en été, ils ne meurent pas parce qu’ils sont trop gros, ils meurent à cause de la chaleur… À cause de la chaleur, par crise cardiaque», , nous a-t-il dit.

Albert nous a dit que durant ces années il avait vu des blessures de tout type, provoquées par les embouts lorsque ceux-ci étaient utilisés sans précaution. Il nous a même dit qu’à trois occasions, il a vu des embouts perforer le cou des canards, le détruisant complètement:

«À moi aussi ça m’est arrivé. Leur faire mal, les égratigner, c’est quelque chose qui arrive souvent… Bon, les égratigner ! Ça ou… des choses plus grosses ! Ça leur fait comme une croûte, et plus tu leur fais mal, plus la croûte est grande, et après c’est beaucoup plus difficile de faire rentrer, ils ne mangent plus autant… […] Le jabot s’élargit, petit à petit… Mais si le premier jour tu ne fais pas attention, tu peux leur déchirer.»

Mais Albert, comme tout exploiteur, défend fermement son affaire et la justifie face à toutes les critiques que reçoit le monde du foie gras lorsqu’est remis en question le procédé de l’alimentation forcée. Il nous a expliqué que quelques étudiants du monde culinaire s'alarment en voyant le gavage et qu’un grand nombre d’entre eux ne veut pas le voir. Il a beaucoup insisté sur le fait qu’il savait que c’est quelque chose que la société rejette. Il s'est montré réticent à nous laisser filmer, mais finalement nous avons réussi à enregistrer une bonne quantité d’informations.

Je me souviens qu’à la fin de la visite, il s’est approché de moi et m’a dit que c’était la première fois qu’il laissait qui que ce soit documenter tout ceci, que normalement il ne laissait personne filmer, et qu’il espérait que rien ne sortirait au grand jour. Il a insisté sur le fait que je devais seulement utiliser le matériel obtenu pour le travail d’étudiant que nous allions réaliser, et que nous ne devions pas le mettre sur Internet, ni laisser les gens voir ce type d’images. Selon lui «les gens ne les comprennent pas» et c’est mieux de ne pas les montrer.

Albert m’a aussi raconté que dans certaines fermes catalanes, on donne des antibiotiques aux canards pour qu’ils supportent le gavage et pour éviter les pertes durant le processus. De cette façon, les animaux sont plus forts, ils grossissent plus et ils ont moins de probabilité de tomber malades ou de s’affaiblir. Il nous dit que c’est quelque chose d’illégal, mais que ça se pratique quand même dans quelques fermes:

«Ça c’est interdit. Ce qu’il y a de bien avec les antibiotiques, c’est que le canard supporte beaucoup mieux, il ne souffre pas autant. Bon, il ne souffre pas, non… Il mange, il mange beaucoup plus… il est plus tranquille. Si toi, tu es malade et que tu prends un antibiotique, tu te détends, et tu vas… mieux. Ça il ya encore des gens qui le font. Comme ça les canards supportent mieux, ils mangent beaucoup plus et finissent beaucoup plus gros. Mais évidemment, si après ils le font analyser… Les lois sont faites pour être contournées!»

Nous avons passé presque toute la journée dans la ferme. Nous sommes arrivés le matin vers 6h30, nous sommes sortis manger à midi, nous sommes revenus et sommes restés jusqu’à 18h00. Nous avons fait en sorte de rester le plus de temps possible, afin d’obtenir le plus grand nombre d’images, pour enregistrer le moindre détail de tout ce qui se passe dans cette exploitation. Nous devons montrer ce qui se passe dans les fermes de canards, pour qu’on n'oublie pas, pour que la société soit au courant de la réalité de la souffrance des animaux exploités, et que les consommateurs puissent en toute connaissance de cause prendre la décision de soutenir ou pas cette industrie.”

Jul
21

Visite de l’entreprise Can Manent

“Le 21 septembre 2011, nous avons fait une visite dans les installations de Can Manent, entreprise qui appartient au Groupe E9, basé à Santa Eulalia de Ronçana, Barcelone.

Cette ferme fonctionne depuis 18 ans et produit quelques 12 000 canards chaque année. Elle a débuté sa production avec 5 canards et aujourd’hui elle en tue 250 par semaine, et se consacre exclusivement au gavage et à l’élaboration du foie gras. Son produit est vendu internationalement à Rome, en Suisse, aux États Unis et au Japon. Elle fournit d’importants restaurants, comme “Sant Pau”, “Mugaritz” ou “El Celler de Can Roca”, le second meilleur restaurant du monde.

Nous avons été accueillis par Emili Cucala, le propriétaire. Nous espérions qu’il nous montrerait la ferme, mais il a déclaré que leur règle était de ne laisser entrer que les gaveurs dans la salle de gavage afin d'éviter que les canards stressent. C’était la première fois qu’un producteur nous disait prendre en compte le stress des canards. Bien que nous ne pouvions documenter le gavage, il a accepté un entretien.

Concept de maltraitance animale

Nous l’avons retrouvé à Santa Eulalia de Ronçana, où se trouve son atelier d’élaboration du foie gras, ainsi que ses bureaux. Sa ferme est située à Lliçà d'Amunt. Entre autres questions, je lui ai demandé ce qu’il pensait de quelque chose que mentionnent tous les producteurs: la criminalisation du foie gras. Je ne m’attendais pas du tout à une réponse comme la sienne, et encore moins que ce soit une réponse totalement sincère lorsqu’il a évoqué le concept de «maltraitance animale». Il nous a dit, textuellement:

«Il n'y a aucun animal qui n’est pas maltraité à partir du moment où tu vas le manger. Que tu doives le manger, ça, c’est une autre question. En ce sens, tous les animaux sont maltraités. […] Maltraiter ne signifie pas que tu donnes des coups de pied à l’animal […] Qu’est-ce que ça veut dire? Et bien, à l’animal, tu lui fais faire des choses qu’il ne fait pas naturellement. On maltraite.»

À partir de cet instant, il a commencé à détailler comment l’exploitation de tous les animaux, et pas seulement des canards, suppose un préjudice et une maltraitance pour les individus concernés. Ainsi, il nous a parlé de la maltraitance implicite dans la consommation de lait et d’œufs:

«On maltraite la vache, parce qu’une vache qui donne du lait, tu la maltraites. Parce que combien de litres donne une vache à l’état naturel ? Et bien seulement lorsqu’elle donne naissance et a besoin de lait pour son petit. Mais les vaches ne donnent pas de lait constamment, les vaches donnent naissance et toi tu leur prends leur lait. Combien de litres ? Avant, on leur sortait 5 litres. Maintenant ils sortent 50 litres. Et bien sûr, bon sang, ça c’est une vache dans le sens littéral du terme… c’est terrible. Une vache n’est pas habituée à produire 50 litres chaque fois qu’elle a un petit. Et ça, ce n’est pas de la maltraitance?»

«Les poules, combien d’œufs elles pondent ? Avec une poule c’est la même chose. Une poule pond une douzaine d’œufs une ou deux fois pour faire un petit, pas plus. Donc quand toi tu manipules cet animal pour faire des œufs chaque jour, au moins un, et bien tu le maltraites. Non ? Je veux dire, autant s'il est enfermé que s'il n’est pas enfermé.»

Emili a résumé sa vision sur le sujet de la façon suivante:

«Moi je pense que tout ceci c’est de la politique, et si tu vas à l’extrême, la seule façon de ne pas maltraiter les animaux, c’est de ne pas les manger. […] Ils s’en fichent que tu les tues d’une manière ou d’une autre, si à la fin tu les tues pour les manger. Si tu as conscience de cela… Si les animaux savaient qu’on les élève pour les manger, ils seraient paniqués, non?»

Jusqu’à quel point la société ignore tout des alternatives qui existent pour vivre sans exploiter les animaux? À quel point la consommation de produits d’origine animale est marquée par l’inertie et le manque d’information ? Nous sommes allés dans les bureaux de E9 sans avoir obtenu aucune image de l’exploitation, mais en réalisant l’importance des déclarations d'Emili Cucala pour le mouvement de droits des animaux.”

Feb
17

Visite de la ferme Can Ruet, de Josep Jofre

“Le 17 février 2011, nous avons visité la ferme Can Ruet, située dans le Far d’Empordà, Girona. Cette ferme fournit exclusivement Collverd, l’entreprise de Jordi Terol, où seront tués les canards et sera élaboré le foie gras. Cette ferme, est aussi un important élément de marketing pour Terol, qui y emmène toujours ses visiteurs, la présentant comme si c’était une ferme de Collverd.

La ferme est en fonctionnement depuis 1991 et produit actuellement 25 000 canards chaque année, avec une capacité pouvant atteindre 40 000 canards. Une partie du bâtiment est consacré à la reproduction et à l’elevage des canards. À quelques kilomètres se trouvent d’autres bâtiments de la ferme, destinés exclusivement à l’élevage, ainsi que deux bâtiments de gavage : un petit d'une capacité de 672 canards, et un autre plus grand, pour 987 canards.

Nous sommes arrivés à la ferme à 6h30 du matin et nous nous sommes dirigés vers l’un des bâtiments de gavage, le plus petit, dans lequel nous avons pu documenter le gavage.

Processus de gavage

À Can Ruet, à la différence des autres fermes, les canards sont gavés avec une “pâte”, un mélange de 47 % de farine de maïs et de 43 % d’eau auquel on rajoute un peu de maïs en grains. La période de gavage dure 13 jours et s’effectue en deux sessions journalières. On commence par une quantité de 400 g de pâte et on augmente de 40 g à chaque prise, bien que cela dépende de la résistance des animaux ou si l’on se situe ou non en période chaude. Aux alentours du dixième jour, les doses atteignent 800-900 g de pâte, quantité qui se maintient jusqu’à la fin du processus. Au total, durant tout le processus de gavage, chaque canard ingère une moyenne de 11 kg de maïs (poids sec de céréales).

Lorsque nous avons visité le petit bâtiment de gavage, les canards étaient dans les cages individuelles depuis cinq jours seulement. Nous avons vu qu’ils ouvraient les yeux de façon exagérée à chaque fois qu’on leur introduisait la dose de gavage, et qu’ils se montraient effrayés en voyant le pistolet d’alimentation arriver. Ils retiraient leur tête et tentaient de se retourner dans leur cage alors que leur tour se rapprochait.

Même si les expressions des canards sont plus difficiles à reconnaître que celles des mammifères, ces canards semblaient à la fois surpris et angoissés par l’opération de gavage.

Une fois le processus d’alimentation forcée terminé dans le petit bâtiment, nous sommes allés visiter le bâtiment le plus grand. Dans celui-ci nous n’avons pas pu documenter le gavage, mais nous avons constaté l’état lamentable dans lequel se trouvaient les canards.

Les canards étaient plutôt sales, beaucoup d’entre eux avaient les plumes couvertes de pâte de maïs. Cette forme d’alimentation m’a semblée encore plus désagréable que celle à base de maïs cuit : la pâte a tendance à déborder du bec des canards et à leur tacher le cou.

Les canards étaient présents dans ces installations de gavage depuis 10 jours, ce qui signifie que beaucoup d’entre eux avaient un foie déjà excessivement enflammé et possiblement affecté de façon irréversible (stéatose hépatique grave). D’après ce qu’on nous a raconté, beaucoup d’oiseaux ne supportent pas le processus complet de gavage et meurent avant la fin.

Parmi les canards présents dans le grand bâtiment de gavage, nous avons pu apercevoir au moins 5 cadavres. Ils n’avaient pas supporté la pénible phase de gavage. Les signes d’abattement et de faiblesse, ainsi que les problèmes respiratoires étaient évidents. Nous avons vu des canards totalement immobiles, reposant leur tête contre les barreaux, avec un regard perdu. Il est difficile de ne pas ressentir d’empathie pour eux, de ne pas s’imaginer ce qu’ils doivent ressentir à ce moment là.

À 7h30 du matin, nous avions déjà terminé notre visite dans les bâtiments de gavage de Can Ruet, et nous prenions rendez-vous pour revenir et documenter le transfert des canards vers l’abattoir de Collverd.

Second entretien avec le président de l’industrie

Nous avions fixé notre second entretien avec Jordi Terol à midi. À cette occasion, nous nous sommes munis d’une caméra cachée, afin d'avoir des preuves de ses déclarations s'il parlait à nouveau de son intention d’envoyer des « gorilles » contre les activistes de défense des animaux. Lorsque nous sommes revenus sur ses précédentes affirmations sur ce sujet, il nous a dit qu’il ne parlait pas sérieusement, et que s’il avait dit cela c’était sous le coup de la colère après avoir appris que le foie gras serait interdit à la foire allemande de l’alimentation.

Il m’a semblé que ce jour là il était un peu plus calme, même s’il a recommencé à critiquer de façon agressive ceux qui remettent en question l’industrie du foie gras et qui se soucient des animaux, en les qualifiant de «cyniques». Sur un ton méprisant, il nous a dit que la société s’était tellement éloignée de la nature que maintenant elle cherchait à se donner bonne conscience en «humanisant les animaux».

C’est alors que Terol a commencé à s’emmêler dans une série d’étranges déclarations, à propos des “véritables intentions” que cachent les campagnes de dénigrement de l’industrie du foie gras. Selon lui, il existe une relation suspecte entre la crise bovine qui a succédé au boum des “vaches folles” en Europe et les attaques contre son secteur. Il nous a dit qu’il avait consulté les statistiques, et que celles-ci indiquaient que la diminution de la consommation de viande de vache avait été corrélée à une hausse de la consommation de magret de canard. Lorsque la situation est redevenue normale, les consommateurs ont «évidemment» préféré continuer consommer du canard. Sa conclusion : les producteurs de viande de vache agissent en complicité avec les défenseurs des animaux pour mener ce business à la ruine. Ses paroles m’ont laissé sans voix.

En plus de ses théories conspirationnistes, il nous a raconté différentes anecdotes dans lesquelles il se donne le beau rôle tout en critiquant l’industrie française, qui a selon lui vulgarisé le foie gras.

Au sujet des perspectives futures de son entreprise Collverd, il nous a informé qu’il s’était lancé dans l’exportation. Il nous a dit que grâce aux ventes internationales son affaire tournait, car s’il restait sur le marché espagnol, il ne pourrait pas survivre.”

Feb
28

Visite de la ferme Anecs La Barroca.

“Cette ferme est située dans la localité de Sant Aniol de Finestres, Girona. Lorsque nous sommes arrivés là bas, il était 6h30 du matin, il faisait encore nuit. Puis nous avons été aimablement accueillis par Salvador Coll, propriétaire de la ferme, fort de 10 années d’expérience dans la production de foie gras.

Là, 180 canards sont tués chaque semaine, dont les organes et les corps sont envoyés à d’autres entreprises “L’Ànec del Pirineus” et “Mas Parés”. Salvador m’a expliqué qu’il vendait aussi “au noir” à de restaurants qui ont reçus plusieurs “étoiles Michelin”, comme “El Celler de Can Roca” (second meilleur restaurant du monde) et“L’Aliança d’Anglès”.

Processus de gavage

Nous sommes entrés avec eux dans la ferme, et immédiatement les ouvriers se sont mis à charger le maïs cuit en grains sur deux charriots, équipés d’un tube de gavage ou “embuc”. Lorsqu’ils ont commencé à gaver, il faisait encore nuit.

Je me souviens qu’il y avait des canards, qui allaient être tués ce même jour, et qui avaient beaucoup de mal à respirer. Lorsqu’ils sont dans cet état, les fermiers disent d’eux qu’on dirait « qu’ils mâchent du chewing-gum», du fait qu’ils ouvrent et ferment leur bec constamment. J’ai aussi pu voir des animaux complètement prostrés, avec un air abattu. Je me souviens particulièrement de l’un d’entre eux, qui avait le tête appuyée sur l’abreuvoir et dont l’aspect était complètement dépressif.

En plus des canards en fin de période de gavage, il y avait dans le même bâtiment des canards qui étaient là depuis peu de temps. Leur attitude était bien différente : ils se sont montrés très perturbés au moment du gavage, et ont tenté désespérément de sortir des cages lorsque quelqu’un s’approchait. Ces canards étaient très petits et très nerveux. C’était choquant de voir la différence de comportement entre ces canards et les autres.

Abattage des canards

Après une heure de gavage, les travailleurs ont procédé à l’abattage des animaux terminant le jour même le processus d’engraissement.

Tous les canards se trouvaient dans le même bâtiment, enfermés dans des cages individuelles. À l’extérieur de la salle de gavage, il y a un petit couloir, dont la porte communique avec le lieu d’abattage des canards

Dans cette ferme, j’ai vécu l’abattage des animaux d’une façon différente. Bien que dans l’abattoir il y ait le même appareil pour étourdir, les mêmes cônes métalliques où l’on introduit les canards pour les égorger, les mêmes machines pour ébouillanter et plumer les oiseaux… c’est le processus de transfert des canards jusqu’à cet endroit qui m’a le plus impressionné. Ils sortaient les canards un par un, en les tenant par les ailes, de telle manière que pendant qu’ils étaient emmenés, la tête regardait vers la salle de gavage, vers les autres canards. Les travailleurs faisaient des va-et-vient, emmenant les canards dans cette position, ce qui m'a permis de bien les voir avant qu’ils ne rentrent dans la salle où ils allaient être tués. Je me souviens de leur regard, je me souviens de leur expression à cet étrange moment où ils étaient expédiés vers la mort. Même s’ils étaient totalement immobilisés, leur regard me transmettait l’angoisse et le stress qu’ils ressentaient.

Comme cela arrive dans d’autres fermes, une partie des canards arrivaient encore conscients à l’égorgement. Ils remuaient les pattes sans arrêt alors qu’ils se vidaient de leur sang dans le cône métallique. C’étaient les derniers instants de leur vie, et cependant ils luttaient de toutes leurs forces, pour survivre.

Nous avons documenté l’abattage de tous les animaux, les voyant mourir les uns après les autres jusqu’à ce que ce soit fini. Nous sommes partis à 10 h du matin.

Cette ferme est la dernière de Catalogne dans laquelle nous avons documenté le gavage. Après tant de mois d’investigation, nous avons considéré que nous pouvions clôturer cette étape de l’investigation, et que toute la souffrance dont nous avions été témoins ne serait pas laissée sous silence, entre quatre murs.”

Mar
12

Dernière visite: la ferme Can Ruet et l’abattoir de Collverd.

“Nous sommes retournés à l’exploitation de Josep Jofre, la ferme Can Ruet qui fournit Collverd. Nous avions convenu avec Jofre que nous allions revenir afin de documenter le transport des canards jusqu’à l’abattoir de Collverd. C’est ce que nous avons fait.

Nous sommes arrivés à 7h45 du matin, l’heure du rendez-vous. Jofre était déjà en route pour l’abattoir, transportant dans son camion le premier chargement de canards. À la ferme, un ouvrier mettait les canards dans des caisses, trois dans chacune. Comme le camion allait tarder à revenir chercher les autres canards, nous avons décidé de rentrer dans le bâtiment pour filmer.

Transport vers l’abattoir

En entrant, j’ai eu une impression bizarre. Pratiquement toutes les cages étaient vides… Les animaux avaient été sortis des cages, pour être de nouveau enfermés, mais cette fois-ci dans des caisses. Les caisses, en plastique dur, étaient empilées, formant des colonnes de 7 unités. À l’intérieur, les canards haletaient et avaient des difficultés à bouger. Les excréments des canards situés dans les caisses supérieures coulaient sur ceux dans caisses inférieures. Ils pouvaient à peine relever le cou et se trouvaient dans une posture inconfortable. J’ai pu observer leurs ventres volumineux et aussi du sang dans une des cages, ce qui m’a fait penser que certains d’entre eux devaient avoir une hémorragie interne.

Nous nous sommes approchés des canards qui n’avaient pas encore été mis dans les caisses. Ils avaient survécu aux 13 jours de gavage, et en ce 14e jour, ils étaient sur le point de sortir définitivement des cages pour terminer à l’abattoir. L’abattement est ce qui les décrirait le mieux. Ils avaient beaucoup de mal à respirer et on avait l’impression qu’ils n’en pouvaient plus de leur propre poids. L’un des canards en particulier présentait une image de désolation : il avait le cou étiré, le bec appuyé sur le bord de l’abreuvoir, alors qu’il luttait pour respirer. Il était dans un état critique.

En quelques minutes, Jofre est arrivé avec le camion et les caisses nécessaires pour charger le reste des canards encore dans les cages. Les ouvriers ont empilé les caisses en colonnes de sept et ils ont commencé à mettre les canards trois par trois. Comme l’ouvrier n’arrivait pas jusqu’aux dernières caisses, il lançait les canards pour pouvoir les y charger. Une fois tous les canards dans les caisses, ils les ont chargés dans le camion, direction l’abattoir.

Abattage des canards

Nous avons suivi le camion jusqu’à l’abattoir. Lorsque nous sommes arrivés, les ouvriers étaient en pause. Au bout d’un moment, ils ont déchargé les caisses du camion et ont repris leur poste le long de la chaine d’abattage

Ils ont commencé par sortir les canards des caisses et les ont emmenés à l’endroit où ils seraient abattus. J’ai pu voir que ceux qui restaient dans les caisses se déplaçaient de façon maladroite vers le fond des caisses, se rassemblant et essayant de se cacher. Mais ils ne pouvaient rien faire ; arrivait le moment où un ouvrier les attrapait par le cou ou par les ailes et les accrochaient par les pattes sur des crochets métalliques. À ce moment, les canards ont commencé à véritablement paniquer: ils se débattaient frénétiquement, se balançant d’avant en arrière en essayant de se décrocher. Mais leur poids les en empêchait. Quelle tristesse de réaliser que ce n’était que dans cette situation dramatique qu’ils pouvaient enfin rouvrir leurs ailes.

Les crochets se déplacent automatiquement, faisant passer les canards par un courant d’eau électrifiée sensé les étourdir avant l’égorgement. Durant tout le parcours des crochets, nous avons pu entendre le tintement métallique des pattes des canards qui se débattent.

Quelques canards étaient encore conscients lorsqu’on les a égorgés. De fait, nous avons documenté comment un canard est arrivé encore vivant et haletant jusqu’à la machine d’ébouillantage.

Une fois morts, les canards sont plumés et nettoyés de façon très industrialisée.

Jofre a mis les foies dans une balance, nous expliquant que leur valeur économique dépend de leur poids. Il nous a dit que ce lot était « dans la moyenne ». Même si ce n’était pas la première fois que j'en voyais, j’ai été impressionnée par la taille des foies. On a du mal à croire que des individus si petits, de moins de 8 kg, puissent avoir des organes si exagérément grands.

Cette dernière visite chez Collverd a marqué la fin de notre investigation sur les fermes de foie gras en Catalogne.”